NÉODEMOS

La vocation particulière du cinéma arabe

Le Monde Arabe a toujours donné une place prépondérante à l’art. Notamment à travers l’art islamique. Que ce soit la poésie, la peinture, la sculpture… Pourtant le 7ème art, qui est aujourd’hui, surement l’art le plus consommé avec la musique, a du mal à trouver une place, un ancrage, dans un monde arabe aux bouleversements constants. Le cinéma possède une dimension particulière dans cette société, une dimension politisée qui n’assure pas sa stabilité. Loin de là.

 

 

Qui l’eût cru ?! Timbuktu le film d’Abderrahmane Sissako, fût nommé aux Oscars pour la récompense de meilleur film étranger. Non pas que le film traitant du djihadisme ne soit pas un chef d’oeuvre. Mais qui aurait pu penser qu’un film autant politisé soit en course pour la plus prestigieuse des récompenses cinématographique attribuée au pays de l’oncle Sam. Dans un cinéma occidental où le divertissement fait loi, et l’art est perçu comme esthétique et poétique avant d’être vu comme un moyen de dénoncer les maux de la société. Timbuktu, comme la plupart des films arabes, a tapé dans la fourmilière sans pincettes en s’attaquant au plus gros problème de la société arabo-musulmane du moment : le terrorisme soustrait à l’islam. Une récompense aussi pour un cinéma qui depuis longtemps a fait de son art un objet politique, un moyen de diffuser ses messages, de décortiquer sa propre société. Le cinéma arabe possède une vocation particulière qui va au-delà du simple divertissement.

 

 

 

FILMER POUR COMPRENDRE 

 

Loin des clichés hollywoodiens qui caricaturent souvent les personnages, le cinéma arabophone préfère les humaniser. Un moyen de faire passer le message quant à la complexité des événements qu’il traite. On filme des hommes. De cette façon, de nombreux thèmes touchant le monde arabe sont démystifiés. Ce que les politiques et les médias ne font pas, les cinéastes s’en chargent. C’est ainsi que se définit le cinéma arabe. Un moyen de prendre la parole et de se faire entendre des masses.

 

Pour Layane Chawaf, directrice de la section cinéma à l’Institut du monde arabe, le 7ème art arabe diffuse essentiellement une idée dans laquelle sont englobés plusieurs thèmes. « Le cinéma arabe est un hymne à la compréhension de l’être humain. En témoignent les films sur le conflit israélo-pales­tinien parce qu’il s’agit de l’exemple le plus éloquent. Des oeuvres comme « Heritage » de Hiam Abbas ou encore « Mon Fils » sorti récemment, le mettent parfaitement en perspective et permettent d’interroger la société arabe. » Interpeller le public pour mener à une réflexion, beaucoup de réalisateurs arabe tentent de le faire « Une fois j’ai rencontré Ziad Doueiri », nous confie Layane Chawaf, « et il m’a avoué que si à la sortie de son film « L’Attentat », les spectateurs ressortaient de la séance, l’esprit torturé de question, c’est qu’il avait accompli son but premier. »

 

Le cinéma arabe a donc une place particulière dans la société moyen-orientale et maghrébine, une situation qui l’éloigne du divertissement, très peu de comédie sans pensée politique sortent en salle. Et si la compréhension de l’être humain est très importante dans le cinéma arabe, la femme y joue un rôle conséquent.

 

 

LA FEMME HÉROÏNE DE LA CRITIQUE SOCIÉTALE

 

Au sein du cinéma arabe, les personnages féminins semblent incarner un outil de perturbation dans la hiérarchie des genres, un agent de rupture et de libération à travers la fiction. Ainsi l’ordre établi dans la société est bousculé par les personnages féminins qui affichent leur colère à l’écran. Elles réveillent les insécurités face à un pouvoir masculin qui se maintient par la brutalité. Elles véhiculent l’image d’un désordre créateur ou rédempteur et libérateur. Pour Layane Chawaf, la femme joue le rôle de révélateur des maux de la société arabe en général, « souvent dans les productions arabe, la femme de par son émancipation, ses revendications va être une sorte d’autocritique de la société dans laquelle elle vie. Elle va ressortir tous les problèmes, qu’une société mise en place par des hommes, n’est pas capable de voir. »

 

 Pour exemple, le film saoudien « Wadjda » de Haifaa Al Mansour, qui nous raconte l’histoire d’une petite fille rebelle rêvant de faire de la bicyclette dans un royaume où cela était considéré comme un délit, a permis justement la levée de cette interdiction. Mais la femme ne se contente pas d’apparaitre seulement face à la caméra, elle se place aussi derrière en tant que réalisatrice. Les femmes souffraient d’une double menace : que les Occidentaux parlent pour elles et que les hommes en fassent de même. Alors elles se sont engagées à promouvoir elles-mêmes leur condition dans le Monde arabe. Mais d’une manière plus personnelle, plus intime, dans la mesure où la profusion de détails, plus réalistes les uns que les autres, permet d’observer et de comprendre la vie des femmes de l’intérieur. Un cinéma féminin qui occupe aujourd’hui une place importante. Sur les 9 films diffusés à l’Institut du Monde Arabe en 2014, 3 étaient des oeuvres réalisées par des femmes. Cependant, si ces films font écho en Occident, ils peinent à trouver un public régional.

 

 

UN CINÉMA ARABE PERDU

 

Malheureusement ce cinéma revendicateur est en pleine construction. Il est loin de l’avènement que connait le 7ème art occidental. Pour Nadine Labaki réalisatrice Libanaise de « Et maintenant  on va où ? » l’histoire cinématographique arabe fait défaut. « L'histoire du cinéma arabe n'est pas aussi prestigieuse que celle qu'ont connu la France ou l'Italie. On manque de références. Faute de structures adéquates, on manque tous d'expérience et on apprend sur le tas. »

 

Pourtant, ce n’est pas le financement qui manque, les films arabes n’ont rien à envier aux oeuvres européennes en terme de budget. En 2013, selon le CNC (centre national du cinéma et de l’image animée), le budget moyen d’un film français était de 5,2 millions d’euros contre 4,7 millions d’euros pour un film du Moyen-Orient et du Maghreb selon le site d’observation The Middle East Eye. Le mal est donc ailleurs que dans l’absence de moyens financiers. Il s’agirait plus d’un manque communautaire comme nous l’explique Nadine Labaki « Il n'existe pas vraiment de communauté de réalisateurs, mais j'en fréquente quelques-uns. On discute et on réfléchit aux possibilités de s'entraider, mais il est difficile de rassembler tout le monde. » Le cinéma arabe est désorganisé mais surtout désuni. Un film tunisien, s’il est assuré d’être diffusé au Maghreb, a très peu de chance de se voir atterrir dans les salles obscures du Moyen et Proche-Orient. Pourtant les différences culturelles entre les nombreux pays arabes se jouent sur des détails, mais globalement, les sujets qui fâchent sont les mêmes partout dans ces pays. Ce qui explique réellement ce manque de circulation du 7ème art arabe en son sein c’est le peu d’importance qu’accorde son peuple aux salles de cinéma. Le piratage de films via internet fait la loi. Pour exemple le film arabe ayant rencontré le plus grand succès au Liban en 2013 est le film « Wadjda » avec seulement 400 000 spectateurs. On est loin des standards européens en terme de fréquentation. Le cinéma arabe a encore besoin de temps pour se construire.

 

Mais Nadine Labaki est optimiste quant à son futur. « Il y a de plus en plus de jeunes cinéastes, un très bon signe pour l’avenir. » Si sur le fond le cinéma arabe a donc atteint son objectif depuis très longtemps, il lui reste désormais à la mettre en forme au-delà de la production.

 

Par Y. M.

 

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