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La découverte de l'Occident par l'Orient : Le Cheikh, la girafe et les Lumières

Aux adeptes de la théorie du "choc des civilisations" faisant du monde arabe un espace intrinsèquement rétrograde et réfractaire à toute forme de modernité, nous répondrons par un nom : celui de Rifa'a Al Tahtawi dont l'appétit intellectuel et culturel a définitivement ouvert la voie au renouveau des échanges entre le monde oriental et occidental.

 

Le XIXème siècle est, pour le monde arabe synonyme de changements profonds. A cette époque, les sociétés arabes connaissent des mutations sociales tangibles, exacerbées par l’affaiblissement de l’empire ottoman d’une part, et la multiplication des échanges avec l’Occident de l’autre, débutée en 1798 par la célèbre expédition de Napoléon Bonaparte en Egypte. 

Biographie d’un personnage incontournable

 

Rifa‘a Badawi Rafi‘ al-Tahtawi est né en 1801 au sein d’une famille de savants musulmans installée dans la ville de Tahta, en Egypte. L’éducation qu’il reçoit est traditionnelle et islamique et le conduira à entrer à l’université al-Azhar en 1817, comme son père et son grand-père avant lui. Dès cette époque, une rencontre particulière fait naître en lui un intérêt pour les savoirs dits modernes : son professeur, al-Attar, qui a fréquenté l’Institut d’Egypte de Napoléon Bonaparte, et qui initie son jeune élève aux des sciences européennes. Nonobstant, c’est véritablement son séjour à Paris qui nourrira sa pensée et orientera sa réflexion dans le sens de la modernité.

 

Durant ces cinq années, Tahtawi parfait son apprentissage du français, découvre la philosophie antique et la pensée des Lumières, et notamment les écrits de Montesquieu qui l’inspireront grandement. A son retour en Egypte, il rédige puis publie en 1834 un ouvrage intitulé "Le raffinement de l'or : abrégé de Paris", publié en français sous le titre "L’Or de Paris".

 

"Les condisciples débarquent en France encore enturbannés et accompagnés d’une girafe qu’ils comptent offrir en présent au roi. Une image folklorique qui laisse moqueur mais qui reste pourtant un symbole fort de la dynamique d’ouverture culturelle dont fait preuve le monde arabe au XIXème siècle."

 

 

S’il est vrai qu’une telle expédition marque la première étape d’une pénétration culturelle en Orient qui débouchera sur l’ouverture de la glorieuse période de la Nahda, il en est une autre, moins spectaculaire, mais qui est pourtant un des points d’orgue du renouveau de la pensée intellectuelle arabe.

 

Nous sommes en 1826. Un bateau vient de jeter l’ancre dans le port de Marseille, à son bord, le cheikh Rifa’a Al Tahtawi suivis de ses étudiants venus tout droit d’Egypte. Les condisciples débarquent en France encore enturbannés et accompagnés d’une girafe qu’ils comptent offrir en présent au roi. Une image folklorique qui laisse moqueur mais qui reste pourtant un symbole fort de la dynamique d’ouverture culturelle dont fait preuve le monde arabe au XIXème siècle.

 

A cette époque, le souverain Muhammad ‘Ali décide d’envoyer une mission étudiante en France pour enrichir ses connaissances sur le pays. A y regarder de plus près, il a en réalité pour ambition de lancer un vaste programme de modernisation en Egypte. Durant cinq années (1826-1831), le groupe d’étudiants encadré par Tahtawi est ainsi chargé de faire le portrait de la vie politique, institutionnelle, culturelle et sociale de la France du XIXème siècle.

 

Riche d’anecdotes et d’étonnements en tout genre, un tel récit de voyage est d’une richesse historique incontournable pour comprendre les dynamiques intellectuelles à l’œuvre au XIXème siècle dans le monde arabe puisqu’il marque la première étape tangible d’un phénomène de vas et viens entre les deux entités spatiales, se faisant du même coup le corolaire d’une modernité arabe en devenir.

 

 

"Et ce n’est pas sa formation, traditionnelle et essentiellement religieuse, suivie à la célèbre université Al-Azhar qui l’empêchera d’affirmer qu’il est illusoire de vouloir échapper à la modernité qui, d’ailleurs, ne s’oppose en rien à l’islam."

 

 

Le cheikh y raconte absolument tout. Des relations hommes/femmes au déroulement des repas en passant par la taille des rues et les sujets de discussions de café. Si une telle description réussit à satisfaire toute les curiosités arabes, c’est surtout la manière qui mérite d’être soulignée puisque Tahtawi entreprend de disséquer les deux cultures en les comparant mais surtout en les faisant dialoguer. C’est ainsi que le souverain Mohammed Ali découvre un nouveau champ de connaissance et de savoirs-faire qui représentent autant de sources d’inspiration à introduire dans son propre pays, entre autres les institutions politiques, le réseau de transports ou le système d’impôts.

 

On l’aura compris, le retour de Tahtawi en Egypte fera plus grand bruit que son départ et ouvrira une nouvelle phase : celle de la redécouverte arabe de l’occident. Elle débute par la traduction du récit de voyage dans plusieurs langues puis sa diffusion dans tout l’Empire Ottoman. Armé de son succès, et après avoir été nommé directeur de l’Ecole des langues en Egypte, le cheikh se lance dans un vaste mouvement de traduction de quelques deux mille ouvrages, du français vers l’arabe et le turc, couvrant des champs disciplinaires variés : géographie, philosophie, droit, histoire, etc.

 

Ne serait-ce que par cela, la pensée politique arabe contemporaine lui doit son ouverture sur la modernité européenne à une période où d’après les propres mots de Tahtawi la civilisation arabo-islamique se complait dans une période de décadence dont il s’agit désormais de sortir. Il voit alors dans les institutions et la morale européennes un moyen d’y parvenir. D’où sa volonté d’introduire dans le vocabulaire arabe ce qui est pour lui une source de progrès social et matériel : statut de la femme, institutions politiques, notions de citoyenneté, ou encore système d’éducation. Et ce n’est pas sa formation, traditionnelle et essentiellement religieuse, suivie à la célèbre université Al-Azhar qui l’empêchera d’affirmer qu’il est illusoire de vouloir échapper à la modernité qui, d’ailleurs, ne s’oppose en rien à l’islam. Plus encore, il s’agit pour lui de mettre à jour le patrimoine religieux pour le faire entrer en adéquation avec l’évolution des sciences, de l’industrie et des arts.

 

 

N’en déplaise aux tenants des discours essentialistes, c’est à l’initiative de ce personnage incontournable de l’histoire de la pensée politique arabe que les intellectuels du monde arabo-musulman se sont ainsi frayé un chemin entre la nécessité de penser le monde moderne et la conservation de leur héritage culturel et religieux.

 

 

Citoyen Anonyme

 

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